Du gène à l’octet | Une réflexion prospective en santé


Judith Nicogossian est ‎Anthropologue de la santé.

Elle nous propose, par le biais d’une série originale en 4 épisodes, illustré par l’ingénieur INSA Romain Bulteau, d’explorer les devenirs possibles d’un monde où la technologie aurait progressivement remplacé l’humain, ainsi que les impacts de ce nouveau paradigme sur la nature même du soin.

Au gré de sa réflexion teintée d’anticipation, Judith Nicogossian nous offre de reconsidérer les choix qui s’offrent à nous et d’imaginer les futurs possibles du patient, du médecin et de l’hôpital.

« Du gène à l’octet », premier épisode de notre série, plante le décor et pose les règles du jeu. En effet, chaque épisode est introduit par une brève mise en situation dystopique, point de départ exploratoire de l’auteur, que nous vous proposons de découvrir sans plus tarder…

 


Illustration Romain Bulteau - Prospective en santé

Illustration Romain Bulteau

Rêve dystopique

Icare [1] s’envola à la vitesse de la lumière, tel un oiseau de feu aux ailes bioniques. Depuis sa fuite du dernier hôpital, tombé aux mains des androïdes, il avait échappé aux attaques, grâce à sa coque furtive qui le rendait indétectable aux radars ; ses mises à jour régulières étaient cryptées, bloquant virus et malwares. Ses plumes multicolores absorbaient l’énergie du soleil, capable de la stocker et de restituer une autonomie d’un cycle de circonvolution lunaire. Ses ailes sensitives mesuraient le seuil de nocuité de l’environnement en filtrant la pollution des gaz et des ondes électromagnétiques.

Conçu pour protéger l’humain, l’oiseau avait le pouvoir d’exercer une action thérapeutique, en abritant la vie humaine des expositions aux radiations, dans un rayon firewall de 50 km. Il était également équipé d’une cellule ovoïde monitorée de cryogénisation pour préserver l’Homme des assauts chimiques, et le réanimer le danger passé. Sa vue perçante à 360 degrés était infra-rouge et connectée ; sa vision partagée – branchée sur tous les regards du monde – établissait en permanence une cartographie spatiale des surfaces encore vivables de la planète. Icare possédait la dernière copie des données du Genus Homo qu’il devait protéger à tout prix : le code de sa reprogrammation génétique.

L’oiseau bionique avait été créé par la première faction universelle, démocratique et solidaire de l’Ordre des médecins, les Human Healers [2], qui s’était engagée à contrer les usages du Health Trust [3].

Ce groupe extrêmement puissant avait pris le contrôle du monde entier, étant devenu le marché même [4], collectant de façon massive les données de la vie.

 

Ils avaient ensuite systématisé la normalisation des fonctions vitales de l’humain, les outils de traçabilité par les applications du digital et imposé l’Intelligence Artificielle au cœur de toutes les interactions.

L’implantation sous-cutanée RFID était une norme obligatoire, avec des capteurs de mesure du corps des acteurs humains pour faciliter l’automatisation des échanges et le contrôle des données sanitaires.

Les résistants se débarrassaient alors des implants et installaient des leurres miroirs. Ceux qui étaient attrapés étaient sévèrement punis. Leur mémoire hackée, rendus amnésiques, neutralisés dans la matrice des réalités virtuelles – surnommée The Heaven. Sans plus d’identité, ils étaient condamnés à vivre éternellement des simulations sans désir. Le pouvoir du Health Trust était tel, qu’il devenait de plus en plus difficile de résister, et de lui échapper.

L’agro-alimentaire avait opéré la modification génétique des graines spermatophytes et des bactéries en y intégrant des neuro-améliorateurs dont les effets restaient à prouver, mais qui possédaient des effets secondaires de haute toxicité ; pour se prévenir des crises dépressives ou de suffocation induites, le Health Trust distribuait des cartouches de bonheur, sérotonine, dopamine, ocytocine, agissant pour une durée standard de 48 heures, qu’il fallait renouveler pour la somme de 50 HappE-coins.

L’IA forte parachevait une extinction massive sans précédent de tous les Homo Sapiens encore porteurs de nombril ; les reliquats embryonnaires étaient tolérés mais normalisés par une petite intervention au laser. Beaucoup de résilients avaient été hackés lors de la dernière attaque.

 

D’une façon générale, l’octet avait pris le dessus sur l’humain.

La quasi majorité de l’espèce avait été modifiée, autant d’aberrations génétiques. Les mutants avaient la particularité de muer et de changer d’enveloppes corporelles. On plaçait leurs somas vides avec celles des carcasses d’objets connectés, par dizaine de milliards en périphérie des mégalopoles. Dans une grande détresse entropique, certains se connectaient encore entre eux, formant d’étranges architectures, et créant des pyramides d’ondes électromagnétiques avec une intensité vibratoire de grande amplitude – origine d’une pandémie sans précédent pour l’homme et pour l’androïde, l’exposition à ces ondes générant des convulsions incontrôlables jusqu’à la mort cérébrale ou l’arrêt de l’OS.

Dans ses griffes puissantes, Icare, au regard acéré, enserrait la dernière patiente pour la sauver, protégeant le secret de la vie humaine en son envergure étincelante, dans un monde d’hybrides et de machines, de clones et de mutants… à l’exception peut-être des commanditaires de la Tour d’Argent, dont on ignorait les visages, mais dont on n’attendait plus aucune humanité. Seul l’oiseau de feu, à l’ingénierie si minutieuse, était désormais capable d’affronter la cohorte impressionnante des sbires de la Blockchain.

Se dirigeant vers l’horizon, il mit ensuite le cap sur un vol vertical, dont son IA lui traçait la meilleure trajectoire possible. Dans ses serres protectrices, la jeune patiente s’éveillait.

 

Accéder à la suite du dossier >  [ Du corps synthétique à la disparition du soin]


[1] Icare est un ange artificiel conçu pour protéger les derniers humains. Au départ mis au point par les militaires, ce robot-intelligence artificielle (IA) fût récupéré par la faction des Human Healers, et amélioré en Open Source. Son ingénierie est unique en son genre. Voir site crypté http://www.icare.medecine.univ

[2] Les Human Healers rassemblent à l’origine des médecins et professionnels de la santé, scientifiques, ingénieurs, informaticiens,  dans la volonté de sauver la vie humaine des expérimentations du Health Trust. Aujourd’hui il est composé de résistants humains et inhumains : Voir site crypté http://www.human-healers.univ

[3] Le groupe du Health Trust œuvre à la disparition planétaire programmée de l’Homo Sapiens, pour systématiser le design intelligent. Voir article http://www.wikipedia-health-trust.com

[4] La situation de marché du Health Trust est oligopolistique, sur une base de maximisation de ses profits.

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