Du gène à l’octet (3) | « Je suis bien », entre simulation et consommation


Illustration Romain Bulteau Prospective IA santé

Illustration Romain Bulteau

Des régimes de vérités normatives nous plongent dans des simulations d’ordre dystopique de consommation du bonheur, auxquelles nos cerveaux peuvent difficilement échapper.

Cette réalité partagée de l’actuel nous condamne à faire comme les autres [1], par conformisme et par désir d’appropriation. Mais également, par-delà l’affect, de cerveau en cerveau, nous sommes tous liés par « mimétisme adaptatif » – ce qu’affirment de façon éclatante les découvertes récentes de neurosciences, celles sur les mécanismes neuronaux de circulation de l’information – la théorie de la neuroplasticité (Ramachadran), les neurones miroir et la vicariance fonctionnelle (Berthoz). A la fin, sommes-nous réels ou virtuels [2] ?

« It is a billions to one chance that we are not living in a simulation » –  [ Elon Musk [3], ingénieur, inventeur et co-fondateur de l’OpenAI [4] ].

La parole normative sur l’être corporel détient un pouvoir performatif, qui implique que ce qu’elle dit devient la réalité. Glissement sémantique de la norme du pathologique au corps de chacun, l’architecture plastique (fonctionnelle et esthétique) du corps du patient est :

  • 1. reconstruite
  • 2. améliorée
  • ou 3. augmentée.

Il s’agirait au final d’atteindre le bonheur, le « bien-être », tel que défini par l’OMS [5]. Les technologies du marché remplacent l’émotion du bonheur par la consommation de marchandises, en proposant des technologies à améliorer le soi – jusqu’à modifier la vie et ses modes de reproduction.

 

Un trouble d’ordre sémantique est jeté sur des notions aussi importantes que santé, soin, données privées mais aussi, filiation, humain.

Que représente un tel projet d’ingénierie de la plasticité pour l’Homme amélioré : une libération ou une fermeture ? Une augmentation du pouvoir d’agir ou une quantification réductrice renvoyant aux limites finies de notre être, aux portes d’un paradis menaçant ?

 Les ambitions scientifiques en santé rattrapent les évocations de la littérature d’anticipation, en intention du moins, car les résultats de recherches demeurent incertains. Pour le moment, le coût est important et les effets secondaires dangereux, comme le souligne H. Chneiweiss, neurologue, neurobiologiste, directeur de recherche au CNRS, président du comité d’éthique de l’Inserm : « à partir du moment que l’on peut mesurer, c’est que l’on sait, sans se poser la question de savoir ce que l’on sait » [6]. La communauté scientifique présente des résultats produits en tant que savoirs.

On ne peut pas dissocier la santé du contexte de la consommation – et nombreuses sont les biotechnologies qui se proposent de contrôler notre normativité en temps réel, quantifiant le corps humain et le réduisant à un capital-santé.

Le discours commercial, pervers, présente les technologies du marché en tant qu’outils d’amélioration ontologique de soi. Pourtant, sur la bulle des milliards d’objets connectés existants aujourd’hui, 500 000 dispositifs médicaux en santé, seuls 1 à 5 % sont susceptibles de réellement garder leur place au sein de notre avenir sanitaire (UE [7]).

L’espace médical propose une « consommation des corps »  (Chneiweiss, op. cit.). Il n’y a pas si longtemps, au XIXe, on a commencé à rendre le corps du patient transparent pour avoir accès à sa souffrance et pour mieux soigner la cause de sa souffrance (Foucault [8]), puis au XXe avec le développement de l’épidémiologie et la santé publique, par la prévention, il a s’agit de diminuer un risque latent de tomber malade.

 

Que se passe-t-il dans un contexte de soin qui n’est pas encore le soin et qui ne s’applique pas à un sujet malade ?

Biomarqueurs, screening, génétique, autant d’outils qui représentent des « illusions de la technicité » et qui provoquent la « perte du patient dans l’espace de la maladie ».

 

Accéder à la suite du dossier > [ Médecine préventive : veau d’or, grigri et papyrus ]


[1] http://www.cafephilosophia.fr/sujets/sommes-nous-condamnes-%C3%A0-faire-comme-les-autres/
[2] https://www.scientificamerican.com/article/are-we-living-in-a-computer-simulation/
[3] https://www.theguardian.com/technology/2017/apr/22/what-if-were-living-in-a-computer-simulation-the-matrix-elon-musk
[4] https://www.openai.com/
[5] http://www.who.int/suggestions/faq/fr/
[6] https://www.canal-u.tv/video/ecole_normale_superieure_de_lyon/la_medecine_des_4p_entre_nouveaux_pouvoirs_sur_l_individu_et_nouveaux_pouvoirs_de_l_individu.18304
[7] http://www.consilium.europa.eu/fr/policies/new-rules-medical-in-vitro-diagnostic-devices/
[8] http://www.michel-foucault.com/info/faq.html

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *