Jurgi Camblong : Démocratiser la médecine basée sur les données


« Dans 5 à 10 ans, le cancer sera une maladie maîtrisée grâce au séquençage à haut débit »

En 5 ans, l’entreprise vaudoise Sophia Genetics est devenue leader mondial de la médecine basée sur les données (Data-Driven Medicine). La start-up, créée par le français Jurgi Camblong, docteur en biologie moléculaire, et deux scientifiques, Pierre Hutter et Lars Steinmetz, spécialistes en génomique moléculaire, a réussi, en un temps record, à créer une intelligence artificielle collective à l’échelle internationale en s’appuyant sur l’énorme potentiel du big data dans le domaine de la santé. En quoi cette nouvelle médecine peut changer le quotidien des acteurs de santé et profiter aux patients du monde entier ? Rencontre avec Jurgi Camblong, co-fondateur et CEO de Sophia Genetics, basée à Saint-Sulpice en Suisse.

 

Bonjour Jurgi ; quel est votre parcours ?

Je suis né et j’ai grandi au Pays basque. J’ai fait mes études de biochimie à Pau puis je suis parti à Bordeaux pour suivre un DEA en biologie santé. J’ai toujours été passionné par la recherche. En 2010, j’ai « atterri » à Genève pour mener une thèse en biologie moléculaire. J’ai enchainé avec deux ans à l’Université d’Oxford et je suis revenu en Suisse où j’ai dirigé une première société Gene Predictis. En 2011, l’aventure Sophia Genetics a démarré avec Pierre Hutter, pionnier suisse de la médecine prédictive, et Lars Steinmetz, professeur de génétique à l’Université de Stanford avec qui j’avais collaboré dans son laboratoire d’Heidelberg.

 

Comment est née l’idée de Sophia Genetics ?

C’est très simple, nous avons souhaité exploiter l’énorme potentiel du big data au service des patients.

L’idée est de nous appuyer sur les séquençages à haut début de l’ADN des patients pour aider les hôpitaux mais aussi les laboratoires à comprendre, au niveau moléculaire, quelles sont les altérations à l’origine de certaines maladies. Désormais, plutôt que de soigner les symptômes, nous allons être à même de créer une nouvelle médecine basée sur les données.

L’enjeu est de mutualiser le plus grand nombre de données génomiques provenant d’experts du monde entier pour créer une intelligence collective. Ainsi, notre plateforme analytique apprend et se nourrit en permanence de milliers de profils génomiques de patients pour améliorer les diagnostics et, à terme, les traitements.

Le nombre de nos analyses augmentant, Sophia Genetics a donné naissance à SOPHiA, l’intelligence artificielle collective aujourd’hui la plus utilisée au monde pour la médecine basée sur les données.

Désormais, en analysant les données génomiques partagées par plus de 250 hôpitaux dans le monde entier sur notre plateforme analytique en mode SaaS, nous participons chaque jour au diagnostic de centaine de patients. L’enjeu est véritablement de démocratiser la médecine basée sur les données !

Vous prétendez détenir, avec le lancement du système SOPHiA, l’intelligence artificielle la plus avancée au monde pour la médecine basée sur les données ?

Ce n’est pas nous qui le disons mais une étude réalisée par JP Morgan Healthcare qui révèle qu’IBM a réalisé 7 000 analyses de patients alors que nous en étions à 80 000 pour nos clients. Depuis, nous sommes passés à 100 000 analyses. Chaque mois, nous effectuons désormais plus de 6 000 analyses supplémentaires (chiffre de janvier 2017). Nous avons multiplié ce chiffre par 3 depuis l’an passé à la même période.

Cela fait donc de Sophia Genetics la plus grande communauté de génomique clinique au monde, loin devant les autres acteurs.

 

Qui sont vos clients aujourd’hui ?

Nous travaillons avec des hôpitaux mais aussi des laboratoires, 257 * institutions réparties dans 45 pays dans le monde entier et nous signons chaque mois une dizaine de nouveaux contrats.

Tous nos partenaires nous confient des informations génomiques précieuses que nous pseudonomisons et traitons en appliquant des algorithmes qui permettent d’extraire l’information pertinente pour les cliniciens.

Depuis avril 2016, nous avons accéléré notre développement à l’international. Sophia Genetics intervient désormais bien au-delà de l’Europe, en Afrique, en Amérique Latine, en Asie, en Australie…

En France, 40 Centres de lutte contre le cancer (CLCC) et CHU sont déjà clients de Sophia Genetics et utilisent des outils d’analyse de données génomiques de pointe pour mieux diagnostiquer leurs patients.

La France est l’un des marchés les plus avancés dans l’utilisation de ces technologies. Comment l’expliquez-vous ?

Il me semble qu’en France les budgets limités des hôpitaux leur imposent de faire appel à des expertises externes et à aller plus vite. Les contraintes budgétaires peuvent parfois avoir des effets positifs car elles obligent à faire preuve d’imagination.

On essaie souvent de réinventer ce que des entreprises spécialisées savent déjà faire et l’on dépense alors beaucoup d’argent public. Mais on va beaucoup plus vite en collaborant et en mettant en place des partenariats, en adoptant des solutions qui fonctionnent. Les programmes de recherche de l’Institut national du cancer (INCa) jouent un rôle important dans cette stimulation nationale.

Ce qui est certain pour moi c’est que la France affiche des vraies ambitions pour le développement de la médecine personnalisée. Je pense que le Plan France Médecine Génomique 2025, qui doit permettre l’accès au diagnostic génétique sur tout le territoire, œuvre dans ce sens. A la différence d’autres pays de l’Union européenne, comme le Royaume Uni qui a dépensé énormément d’argent dans des programmes de séquençages de grande ampleur et dont les résultats ne sont pas interprétés, la France a compris qu’il fallait intégrer dès à présent le diagnostic génomique dans le parcours de soin du patient. Après, là où je reste prudent, c’est sur la manière dont vont s’organiser les 12 plateformes de séquençage qui seront mises en place à partir de cette année dans le cadre de ce plan.

 

Qu’est-ce que, selon vous, l’IA peut apporter à l’humain et au soin ?

L’intelligence artificielle permet de traiter de manière plus fiable et plus pratique des choses éminemment complexes. Aussi, ce qui pourra être traité par l’IA va permettre de libérer du temps aux soignants pour une médecine plus humaine. Libérés des soucis « technologiques », les médecins auront plus de temps pour se concentrer à la fois sur leur expertise et sur ce qui est de l’ordre de l’intuition pour tisser un lien plus fort avec le patient. Elle va encore plus humaniser la médecine. Arrêtons de diaboliser l’IA ! Les médias, en France en particulier, adorent insister sur les risques et les aspects négatifs.

Guy Vallancien, a écrit un formidable plaidoyer en faveur des progrès technologiques : « La médecine sans médecin ? Le numérique au service du malade ». L’évolution des technologies bouleverse la médecine et le système sanitaire dans sa globalité. Mais il dit aussi que nous avons désormais les moyens d’une médecine à la fois plus efficace et plus humaine.

Savez-vous que 50% des médicaments qui nous sont prescris sont influencés par nos gènes ? En connaissant nos gènes, nous pouvons mieux prescrire les médicaments. Certaines personnes, par exemple, ne sont pas capables de métaboliser du paracétamol. En connaissant mieux notre ADN, nous pouvons éviter le développement de maladies, notamment cardiaques ou mieux appréhender des maladies rares qui touchent 6% de la population. En chirurgie, ces informations sont précieuses pour choisir précisément l’anesthésie et son dosage.

L’IA va permettre aux cliniciens d’identifier rapidement le traitement le plus susceptible de soigner les patients, en fonction de leur profil génomique et de les orienter vers des essais cliniques lorsque des solutions thérapeutiques n’existent pas encore.

Demain, chaque être humain pourrait avoir une carte de son génome, et connaître ses intolérances alimentaires, ses réactions possibles aux traitements, aux maladies, aussi.

 

Quid de la confidentialité des données ?

Nous collaborons avec le professeur Jean-Pierre Hubaux, l’un des pionniers de la confidentialité des informations génomiques. Nous travaillons sur un projet cryptographique en faveur de la confidentialité des données médicales. L’idée est d’anticiper dès à présent les problèmes futurs.

Nous n’avons pas choisi le nom Sophia Genetics pour rien. Sophia signifie sagesse en grec. Nous veillons à mettre en place des critères de confidentialité les plus stricts possibles.

 

Vous estimez que grâce au séquençage à haut débit et aux algorithmes actuels dans 5 ou 10 ans le cancer sera une maladie maîtrisée, n’est-ce pas très (trop) optimiste ?

Non. Nous sommes en mesure de dire que le cancer sera une maladie maîtrisée, comme le SIDA.

On pourra parler de maladie chronique contrôlée avec laquelle on vivra. Plus nous séquençons les tumeurs, plus nous sommes en mesure de comprendre les altérations et les mutations et ainsi de mieux comprendre l’origine de la maladie. L’intelligence collective que nous sommes en train de construire va permettre de prédire que tel cancer d’un patient ressemble à celui de 10 000 autres patients parmi lesquels x% ont reçu un traitement A et ont survécu. Nous entrons dans une ère d’épidémiologie en temps réel.

 

*A fin février 2017

 

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Suivez @SophiaGenetics et @JurgiCamblong sur Twitter !


Une interview réalisée par PAquerette Grange pour MNH Group
Un grand merci à Jurgi Camblong d’avoir pris le temps de répondre à nos questions !

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