« Au travers de cette journée d’éthique médicale étudiante, j’ai voulu donner la parole à des soignants en devenir »


Rappelez-vous mai dernier : nous avions passé à la question @Littherapeute, étudiant en médecine, qui s’était fait pour l’occasion porte-parole du cultissime @MedEdFr pour le Blog GroupeMNHActu.
Aujourd’hui, c’est avec @Littherapeute lui-même que nous vous proposons de faire plus ample connaissance ; @Littherapeute le blogueur, qui nous fait vivre depuis plus de 5 ans sa passion du soin et ses interrogations au travers de Litthérapie : un Blog qui interpelle de plus en plus fort sur ce que signifie être soignant aujourd’hui.

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Bonjour @litthérapeute, ravis de te revoir depuis notre dernier échange ! Or donc, nous savons (presque) tout de toi ; externe en 5ème année de médecine, étudiant en Master 2 d’éthique médicale, membre on ne peut plus actif du @MedEdFr et passionné de littérature, tu tiens également le Blog Litthérapie ,qui a beaucoup fait parler de lui ces dernières semaines…

Notre première question est donc la suivante : quelle est la date de naissance de Litthérapie, et quel en a été la genèse ?

Bonjour ! C’est très étrange, tout d’abord, d’avoir été approché pour une telle entrevue. En effet, quand j’ai commencé à écrire Litthérapie, c’était en première année, en PACES (Première Année Commune aux Études de Santé) donc il y a déjà 5 bonnes années. Lorsque j’ai tenté ce concours pour la première fois (et que je l’ai raté, à une dizaine de places, soit 0,01 points sur 20, soit une case cochée par erreur peut-être), je me suis demandé si j’avais vraiment l’envie nécessaire pour réessayer de réussir à ce concours puéril. Je suis tombé sur quelques blogs de soignants : Jaddo, Borée, Doc Adrénaline, celui de Babeth l’auxi (à l’époque), et de liens en liens, sur des blogs d’étudiants (Mike de Bakey, OpenBlueEyes, et d’autres…). Au travers de leurs histoires, je trouvais une sorte d’encouragement : je voulais aussi vivre des aventures humaines, me sentir utile, aimer soigner (et peut-être les deux verbes en même temps). Puis j’ai pris un poste d’aide-soignant temporaire pendant l’été. Et là, j’ai compris que j’avais besoin de partager ce que je vivais. Parce qu’il fallait absolument que je note ce que mes yeux naïfs voyaient, pour, plus tard, se souvenir. Pour ne pas oublier, ces choses qui, avec l’habitude, paraissent banales mais sont pourtant parfois inhumaines, parfois extraordinaires, parfois inquiétantes, parfois fascinantes, parfois des appels à l’aide que l’on entend plus, parfois des « laissez-moi tranquille » que l’on ne comprend plus. Pourquoi ne pas faire un journal intime alors ? Peut-être parce qu’inconsciemment, j’avais besoin qu’un jour, si quelqu’un remarquait que je m’éloignais un peu de mes idéaux de soignant, elle ou il puisse me secouer, m’interpeler en me le faisant remarquer.


Si j’en crois le rythme de publication de tes billets, écrire, transcrire, partager ton quotidien de soignant apparait comme un besoin vital. Si je rapproche ton initiative de celle du @MedEdFr, j’ai envie de dire que plus que jamais il y a, de la part de ceux qui soignent, ce besoin de s’exprimer, d’être entendu, de donner du sens à leur quotidien.

Écrire, notamment quand on est confronté au soin, c’est poser des mots sur des maux. C’est, je crois, d’une puissance incomparable pour créer du sens. Et créer du sens, c’est la base d’une thérapie. C’est un peu tout le questionnement : « Pourquoi moi ? Pourquoi suis-je malade/soignant ? Qu’est-ce que je fais avec ça ? » . Écrire sur un coin de table, c’est déjà bien pour soi. Écrire et partager, c’est d’autant plus sensé. Le sens produit par un écrit est multiple : il est particulier pour l’auteur, mais également pour chacun de celles et ceux qui le lisent. Si je peux oser un parallèle, j’aimerais dire qu’écrire et partager, c’est un peu comme soigner. Cela parle, cela inclus deux sens différents (le discours du soignant, ce qu’en comprend le soigné ; et réciproquement les propos du soigné, et ce qu’entend le soignant), cela fait référence à un contexte, cela créé du sens par le partage. Dans le #MedEdFr, on s’interroge, on remet en question le sens des mots, le sens du soin, à la lumière de ceux qui le prodiguent et de ceux qui le reçoivent. Dans un article, j’aime partir de là : une histoire, qui parfois, aux yeux de l’apprenti soignant que je suis, n’a pas assez de sens, et puis, j’essaye de réfléchir. Litthérapie, c’est facile, ça vient de Littérature d’un côté, un peu pompeux pour dire que je raconte des histoires, et de Thérapie. Parce qu’au fond, si je crois qu’écrire et partager, c’est soigner, je pense que tout soignant, lorsqu’il soigne, il ne prend pas uniquement soin de son patient, mais peut-être aussi un peu de lui-même… Certains appellent ça la Vocation, Le film Hippocrate parle de Malédiction, Martin Winckler l’appelle La Maladie de Sachs 😉


Tu n’as pas peur (ou en tous cas tu ne le montres pas), de t’exposer, alors même que tu prends bien souvent à rebrousse-poil les clichés et habitus de la profession. Et l’on peut même avoir le sentiment, à la lecture des commentaires, que tes interventions répondent à une véritable attente. Litthérapie, soupape bienvenue ?

Je me cache quand même un peu : le pseudonymat par exemple ! Dans la vie de tous les jours, il y a des situations qui me choquent vraiment, et, parce que je ne suis qu’étudiant, je n’ai pas mon mot à dire. Les maltraitances gynécologiques habituelles aux urgences gynécologiques, par exemple, me mettent hors de moi. L’absence d’attention aux derniers instants d’un vieil homme aux urgences également. La suprématie d’une formation obsédée par des concours et des classements d’universités au détriment d’un apprentissage approfondi du devenir soignant, ça m’agace. Mais je ne peux pas me mettre à hurler. Et est-ce que ça serait productif ? Alors je l’écris. Pour ne pas oublier. Et je constate que je ne suis pas seul à partager ces points de vue. Et c’est là que la soupape, c’est moi qui en profite. Et si je peux en soulager d’autres, alors c’est OUI !


Ton article « Est-ce que l’humain meurt ? », publié le 7 août dernier, a fait grand bruit. Comment as-tu vécu et géré cette période particulière ?

Cet article-là a été très difficile à écrire. Comment dissimuler la réalité pour le secret médical tout en n’en travestissant pas la substantifique moelle pour retranscrire l’horreur, la rage et la désolation de ce moment qui avait l’air pourtant si « banal » pour les autres soignants qui étaient présents ? C’est très compliqué, quand on vit des choses comme ça, et qu’on a l’impression de ne pas les vivre « comme tout le monde ». On a un peu le sentiment d’être seul au monde… jusqu’à ce qu’on l’écrive et qu’on le partage. En plus de secouer les consciences, d’ouvrir le débat, de délier les langues, j’ai le sentiment que tous les seuls au monde se retrouvent. C’est vraiment ce qui m’a le plus surpris depuis que je tiens ce blog. Ces soignants qui témoignent au gré des commentaires, et qui se sentent moins seuls. Alors, l’espoir d’un monde soignant meilleur reste en vie. C’est une flammèche qui vacille, mais qui s’alimente de toutes les petites flammes qui viennent s’y ajouter.


Tu es également étudiant en Master 2 d’Éthique Médicale ; Dirais-tu que c’est ce prisme de l’éthique du soin qui forge la ligne directrice de Litthérapie ?

Litthérapie répond vraiment à une sorte de cri du cœur. Les tous premiers articles, même quand je les relis, sont ceux d’un jeune homme d’à peine 20 ans qui découvre le milieu hospitalier, dans toutes ses dimensions, jusqu’aux plus violentes. Mon intérêt pour l’éthique existait déjà, mais ce n’est qu’en quatrième année, deux ans plus tard donc, que j’ai commencé à suivre ce master. Et le cri du cœur s’est mué en une réflexion plus solide. Mais la tentation des grands sujets d’éthiques ne m’a jamais vraiment habité : parler de l’euthanasie par exemple, sans jamais y avoir été confronté, je ne sais pas faire. Car je crois que l’œil naïf, le cri du cœur originel, c’est ce qui donne toute sa dimension à l’éthique. L’éthique, pour moi, c’est ça : vivre pleinement le concret en s’interrogeant sans cesse sur le sens de ses actions. Ça dépasse totalement le cadre du soin, mais prendre soin est un bon exemple pour faire de l’éthique. Et comme l’éthique, concrète, contextuelle, risquerait de s’oublier, je préfère l’écrire et garder une trace de ces réflexions qui, peut-être, alimenteront les futures, et ainsi de suite. Ce master 2 est essentiel. J’ai appris des concepts, sans oublier la réalité du terrain. Cela permet, en suivant les deux formations en parallèle, de ne pas avoir à faire l’effort supplémentaire que de devoir soulever le voile de l’oubli qui se pose, sournoisement avec les années, sur ce qui mérite pourtant d’être vu, remarqué et questionné. Et je suis toujours ravi que d’autres viennent contribuer aux échanges.


Le lundi 12 septembre prochain, l’Hôpital Saint-Louis accueillera la 1ère Journée régionale d’éthique des étudiants en santé, en présence notamment d’Emmanuel Hirsch. J’ai cru comprendre que tu n’étais pas tout à fait étranger à cet évènement 😉 Peux-tu nous en dire davantage ?

L’éthique, on vient de le dire, c’est du concret, c’est ce « cri du cœur » qui se transforme par la réflexion. Mais pour qu’il y ait cri du cœur, il faut qu’il y ait vécu. Or, souvent l’éthique est discutée par des professionnels de santé qui, après quelques années, prennent du recul sur leur expérience pour la critiquer. C’est une autre voie d’accès qui complète le « cri du cœur ». Au travers de cette journée d’éthique médicale étudiante, j’ai voulu donner la parole à des soignants en devenir, les plus à même d’avoir ce genre de cris du cœur. Je voudrais que l’éthique ne soit pas perçue caricaturalement comme une assemblée de septuagénaires ruminant les anciens temps de leur pratique de soignant. Non, l’éthique elle est toujours là, toujours présente, sans cesse à questionner. Et les étudiants ont beaucoup de choses à dire. Regardons quelques exemples de débats récents qui intéressent l’éthique : les touchers pelviens sous anesthésie générale, les fresques sordides des salles de garde, et, à plus basse échelle, le petit tollé soulevé par une question à propos des ECNi et des béta-hCG chez une femme homosexuelle affirmant ne pas avoir de risque d’être enceinte… autant de sujets où la réflexion éthique peut et doit être abordée par les principaux concernés : les étudiants en santé. Alors, le 12 Septembre, on lance une première. On lance un réseau d’étudiants intéressés par la question éthique. On donne la parole aux étudiants, mais aussi à leurs mentors, leurs collègues et tout citoyen. Parce que l’éthique, ça intéresse tout le monde. On va parler de ce que c’est que de devenir soignant, d’affronter la violence de l’univers du soin, de devoir apprendre des connaissances mais aussi un savoir-être, de se projeter vers la mort, la vieillesse et la maladie, et de ce que ces découvertes se font dans un système aux allures bien sévères, emprunté de hiérarchie traditionaliste et sans cesse en bataille avec une « administration » qui a parfois bon dos. Et si vous voulez en savoir plus, découvrez le programme complet et réservez vite vos places par ici !


Enfin, comment décrirais-tu les évolutions qui traversent l’univers du soin aujourd’hui ? Et plus précisément, dans un monde idéal, à quoi ressemblerait le médecin des années 2030 ?

Aujourd’hui, le courant de la médecine traditionaliste s’émousse, mais pas nécessairement au profil d’une médecine plus humaine, ou plus éthique. L’éthique est invoquée comme un mot magique qui permet de « faire joli et politiquement correct » . En réalité, un vent de médecine ultra-technologique s’installe. La technologie, ce n’est pas forcément une mauvaise chose. La science non plus. Mais, il y a une phrase de Rabelais que j’aime beaucoup et qui dit « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Une médecine sans une véritable éthique est aussi en ruine, ou du moins se précipite-t-elle vers ce destin funeste. Pourtant, une troisième voie se développe à bas bruits. C’est un peu comme les écologistes qui, depuis des années annoncent la catastrophe mais ne sont jamais vraiment entendus. Petit à petit, leurs arguments s’écoutent et leurs voix finissent par faire pencher la balance. Là, ce sont tous les soignants, patients, citoyens concernés par un soin plus humain. Souvent retranchés en médecine générale, ou rarement au sommet de la hiérarchie hospitalière et/ou universitaire, ces personnes-là défendent des idées, des valeurs humaines. Dans un monde idéal, ils finiront par partager leurs idées. Peut-être qu’en 2030, le médecin sera indépendant des pressions de l’industrie pharmaceutique et des manigances politiques qui fragilisent le système de santé. Ce sera un médecin dont la formation aura donné une place à la psychologie, au droit, à la philosophie et, soyons fous, à la réflexion éthique, aux notions d’accompagnement, de décision partagée, de respect. Une formation où le compagnonnage sera revisité, pour en tirer ses meilleurs aspects de partage de valeurs humaines, et éliminer au maximum la transmission de considérations traditionalistes des temps du paternalisme médical, les effets secondaires de l’élitisme ultra-présent aujourd’hui en médecine. La co-formation avec les autres professions de santé sera également plébiscitée. On apprendra aux médecins à discuter avec leurs patients, avec leurs collègues, avec leur « administration ». On apprendra aux médecins à discuter, en fait, sans se targuer d’être dépositaire d’une science infuse du fait d’avoir « fait des études » ou de « sauver des vies ». Le médecin de 2030 sera peut-être un médecin plus humble, plus ouvert, plus humain.


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Propos recueillis par Anne Adam Pluen

Toute l’équipe du Blog GroupeMNHActu remercie @Litthérapeute pour le temps et la patience qu’il a bien voulu consacrer à répondre à ses questions.

 

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