Judith Nicogossian : « Faut-il prendre le concept de l’augmentation de l’humain au sérieux ? »


C’est pendant les Hospilike, le 24 novembre dernier, que nous avons fait la connaissance de Judith Nicogossian. Docteur en anthropobiologie, auteur de nombre d’articles et études (notamment pour libération.fr ) sur le sujet de l’humain augmenté, Judith a également publié en 2010 un remarquable travail de thèse sur le sujet.

Une aubaine que cette rencontre, donc, que nous avons mise à profit en posant quelques questions à la jeune chercheuse, venue tout spécialement assister à cette seconde édition de l’évènement, consacrée à la relation patient / médecin à l’ère des réseaux sociaux et des objets connectés …



Bonjour Judith ! Pour commencer et afin de mieux comprendre votre périmètre d’action…

pouvez-vous nous en dire plus sur le cadre dans lequel vous  évoluez au quotidien ?

Je viens d’un laboratoire de recherche d’anthropobiologie du CNRS (dirigé par Gilles Boëtsch) hébergé à la faculté de médecine de la Méditerranée. Je collabore avec des laboratoires du CNRS comme le TIMC-IMAG (technologies pour la santé, robotique médicale, bio-pile au glucose, etc.), le département de neuro-anatomie de Joseph Fourier, l’hôpital d’Angers sur ce projet des objets connectés (avec le professeur Pierre-Marie Roy), Lyon 1 (avec Jérôme Goffette), l’INSA de Lyon (sciences de l’ingénierie du biomédicale), la Société Scientifique de Médecine Généraliste belge (autour des thématiques du corps augmenté), ou encore avec la MGEN, via la plate-forme mmmieux.fr.

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Vous êtes anthropobiologiste. Mais qu’est-ce que l’anthropobiologie ?

L’anthropobiologie a pour objet l’étude de l’espèce humaine, de son origine, de son évolution et de sa diversité, c’est la science qui étudie les groupes humains du point de vue physique ou biologique. C’est-à-dire l’étude du rapport du corps humain à son environnement et au temps. Elle rassemble des champs comme la paléobiologie, l’archéologie, la biologie moléculaire, l’évolution des hominidés ou encore l’ethnologie. (Cf. notre article portant sur le colloque INRAP « Archéologie de la santé – Anthropologie du soin »). Ma spécialité de recherche est l’impact des techniques et des technologies sur le corps humain, dans une perspective bioculturelle : comment l’homme arrive aujourd’hui à modifier sa propre biologie, en l’hybridant aux technologies et celle des autres espèces.

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Quelles sont les relations entre l’anthropologie et la santé ?

La collaboration entre anthropologie et santé apparaît incontournable – nous savons qu’en santé il est désormais possible de reconstruire, voire d’améliorer ou encore d’augmenter les fonctions du corps humain, sa biologie. Ces travaux collaboratifs portent sur des sujets multiples comme l’importance de la communication non-verbale au cœur de la relation médecin-malade, l’hypnose thérapeutique (puisant autant ses sources dans le chamanisme que dans la médecine bio-moderne réinterprète), l’évolution de la prothèse (de l’artefact égyptien antique à la prothèse bionique contrôlée par la pensée), soulevant ainsi les réflexions autour du corps hybride et d’autres techniques – comme en neuro-anatomie avec le réglage du comportement de la technique de neurostimulation profonde, qui soulève à son tour la problématique de la rééducation et des processus de différentiation de la neuro-plasticité.

« L’ensemble de ces travaux ont pour objectif l’amélioration de la qualité des services (…) autour d’un acte de communication entre soignant et soigné. »

Enfin, anthropologie et santé sont sources de beaucoup de réflexions collaboratives et interdisciplinaires sur les nouveaux usages en santé, avec l’explosion de la production des objets connectés, la E-health, comprenant par exemple l’utilisation des robots-androïdes dans certains services hospitaliers, mais également dans l’accompagnement des personnes âgées et des jeunes enfants. L’ensemble de ces travaux ont pour objectif l’amélioration de la qualité des services (rapidité, efficacité, prévention, etc.) – autour d’un acte de communication entre soignant et soigné, qui glisse sur le plan sémantique, selon diverses modalités syncrétiques (de culture à culture) d’une perspective de bien-être, telle que défini par l’OMS (1946), à celle d’un mieux-être, du moins comme présenté par le discours actuel des technosciences.

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Et l’on peut donc dorénavant parler d’anthropologie de la santé…

En tant que discipline, l’anthropologie de la santé est relativement récente, elle s’est constituée aux États-Unis au cours des années 1960 sous le nom de médical anthropology. Le terme français anthropologie de la santé, témoigne d’un souci de ne pas limiter la perspective au traitement des maladies, mais de prendre en compte l’ensemble des composantes sociales et culturelles qui interviennent dans la santé et remettre en question la façon de soigner le corps humain entre soigner les symptômes de façon fonctionnaliste, – chaque partie est remplaçable – et une approche plus holistique, réfléchir aux causes de la maladie, concevoir le patient dans sa totalité, corps et esprit.

Gregory Bateson, at home in Ben Lomond, California, 1975

Gregory Bateson

On a assisté ensuite à un changement radical et sommes passés d’une ethnologie classique, prenant en compte les représentations et pratiques populaires relatives à la maladie et aux traitements, au système de santé moderne, son système de référenciation des savoirs, interrogeant le concept du soin dans nos sociétés, mais également de façon comparative aux autres cultures. L’approche anthropologique d’après-guerre, et suivant le choc post-traumatique des situations inhumaines, a suivi la définition de la santé alors présentée par l’OMS, et celle d’un humain multidimensionnel et multiculturel – avec des chercheurs comme Gregory Bateson (de l’école de Palo Alto), affirmant un discours autour de l’universalité des émotions et des interactions humaines. Dès lors, l’anthropologie a rompu avec son orientation ancienne vers les « sociétés primitives » pour prendre désormais en compte aussi bien les sociétés et les acteurs du Nord que du Sud.

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Quelle contribution de l’anthropologie de la santé dans les réflexions actuelles autour de la pratique du soin ?

A l’occasion des journées Hospilike et S2CA, au cours des débats, nous avons échangé autour de l’utilisation des objets connectés, en situation de soin et à la condition d’améliorer la condition de soin. Prenant pour point de départ les axes de réflexions suivants, encourager l’effort de catégorisation et trier les objets connectés présentés en situation de soin, en les évaluant individuellement, suivant quelques méthodologies proposées- en fonction par exemple des spécialités médicales et en termes d’apport bénéfique, ou de nuisance, par degrés d’utilisations.

Quel que soit l’itinéraire thérapeutique adopté, le pluralisme médical doit demeurer de règle, incluant également le système de santé actuel comme une possibilité parmi d’autres.

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Illustration Claire Castagnet pour mmmieux.fr

« L’internet des objets (…) possède une influence majeure au cœur de la santé et de la relation patient-soignant. »

L’impact des technologies de la communication et de l’information, l’internet des objets, « infrastructure mondiale pour la société de l’information, qui permet de disposer de services évolués en interconnectant des objets (physiques ou virtuels) grâce aux technologies de l’information et de la communication interopérables existantes ou en évolution » (UIT) et plus exactement des objets connectés – zéro en 2010, 16 milliards aujourd’hui et des dizaines de milliards en plus dans quelques années – a une influence majeure au cœur de la santé et de la relation patient-soignant. Si la définition n’est pas statique, l’ensemble des acteurs se trouve dépassé par la production des objets, lieu d’un véritable Eldorado industriel. Cette nouvelle relation nous a conduit à repenser le statut du médecin, ainsi que celui du patient.

« Nous n’excluons pas (…) la possibilité d’atteindre les limites de la logique du modèle capitaliste, qui peut pour des raisons de profit détériorer la qualité de la relation humaine. »

Une relation médecin-malade jusqu’ici caractérisée par le rôle hégémonique, autoritaire du médecin, qui détenait tous les pouvoirs, notamment au travers de la culture du secret – serment, culture médicale, mécanique du soin – et qui n’a cessé d’évoluer jusqu’à aboutir à celle que l’on connait aujourd’hui, avec un patient qui demande, qui exige beaucoup plus de transparence et de clarté de la part de son thérapeute, où le patient est convié à une pratique d’auto-santé, une attitude de quantified self et d’auto-mesure, une position de « co-pilote« . Les directives de santé les plus récentes (Commission européenne, Préconisations HAS, OMS, etc.) soutiennent pour des raisons économiques ces pratiques émergentes. Le vecteur économique qui s’impose apparaît comme une directive majeure – même si nous n’excluons pas sous cette contrainte la possibilité d’atteindre les limites de la logique du modèle capitaliste, qui peut pour des raisons de profit détériorer la qualité de la relation humaine.

« C’est aujourd’hui précisément dans cette fonction d’auto-médication que les nouvelles technologies s’inscrivent »

Par ailleurs, l’invitation à l’auto-médication n’est pas sans rappeler certains traits des pratiques et représentations populaires communes de soins, qui allaient de « remèdes de grand-mère » au recours au colportage en passant par ses multiples formes – qui a toujours constitué une grande partie des actes de soins. Et de fait, les spécialistes qui partagent avec leurs clients un même système de référence et de sens sont plus attrayants, ajoutant leurs notes particulières, leurs variations, relevant des héritages familiaux, apprentissages, filières spécifiques, importations, syncrétismes, innovations.

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Illustration Claire Castagnet pour mmmieux.fr

« Ces usages des objets connectés dans la « zone grise » de la santé (…) ont servi de point de départ de nos réflexions éthiques. »

C’est aujourd’hui précisément dans cette fonction d’auto-médication que les nouvelles technologies s’inscrivent, dans une déclinaison de propositions (afférentes aux  différents secteurs de la santé ; néanmoins, sans label de dispositif médical (DM), la production industrielle massive rend problématique la capacité à analyser les outils au fur et à mesure de leur apparition. Ces usages des objets connectés dans la « zone grise » de la santé, pour reprendre l’expression de l’HAS (11.2016), ont servi de point de départ de nos réflexions éthiques, pour réfléchir aux gageures des utilisations, et ce dans une perspective interdisciplinaire, juridique, éthique, philosophique, anthropologique et médicale. Comment assurer une surveillance médicale dans une zone sans réseau ? Qui sera considéré comme responsable en cas d’erreur ou de panne de l’objet connecté avec une prise conséquente de décision inadéquate ?

De même, les positions quant à la récupération massive des données et leur traitement en terme d’atteinte aux vies privées, divergent ; si elles expriment communément la crainte de voir ses données quantifiées servir au pouvoir du GAFA (Google Amazone, Facebook, Apple), qui possède la spécificité d’utiliser chaque individu en tant que produit, d’autres réflexions invitent à repenser les fondations de la distinction même entre sphère publique et sphère privée, postulée devenir une sorte de modèle culturel abscons.

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Illustration Claire Castagnet pour mmmieux.fr

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C’est à dire ?

Je fais par exemple référence aux travaux de Dominique Pécaud (1), sociologue et chercheur à l’École polytechnique de l’université de Nantes et Directeur de l’Institut de l’Homme et de la Technologie. (Cf. l’article publié sur lemonde.fr en février 2012: « Contre la vidéosurveillance »).

Cette question de la distinction sphère publique / sphère privée a également été abordée lors de l’atelier éthique qui a suivi la journée des Hospilike. L’atelier a en effet proposé une réflexion au sujet de la dimension sociale et idéologique des objets connectées, en répondant notamment à la question « comment ces objets induisent-ils de nouveaux découpage entre espace public et espace privé ? ».

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Corps augmenté, hybridation : en somme, vos travaux portent sur l’humain augmenté ?

Nous sommes passés de la reconstruction du corps humain, avec pour point de départ les débuts tâtonnants de la chirurgie plastique (longtemps considérée comme un tabou, un interdit religieux) au projet de l’augmentation du corps humain. Au fil des siècles, ce regard médical sur le corps a changé de façon très progressive, au gré des progrès en médecine – je pense aux découvertes fondamentales de l’anesthésie et de celle des rhésus – et des victoires techniques dans l’amélioration des conditions de fonctionnement de l’organisme vivant, fonction par fonction (je pense par exemple à la prothèse bionique, la neurostimulation profonde, la bio-pile au glucose, etc.)

L’homme augmenté incarne le discours idéologique des technosciences et soulève une problématique transhumaniste, modifiant le corps de l’humain dans sa biologie même, dans ses limites plastiques, mais également touchant à sa corporéité, sur le plan physique, psychologique et identitaire.

Objet d’une économie politique, des transformations culturelles et sociales importantes sont à la clé. Par exemple, dans une perspective de soin, les interactions humaines sont invitées à être remplacées par des interactions homme-machine, avec les objets connectés et notamment l’usage des robots-androïdes pour le maintien à domicile des personnes âgées ou en garde d’enfants, modifiant en profondeur le lien social et interrogeant l’humain dans ses qualités intrinsèques – celles-ci peuvent-elle être copiées par la machine intelligente ? Améliorer la situation de communication sans rien lui retirer ? Faut-il prendre le concept de l’augmentation de l’humain au sérieux, paradigme des technosciences, dans lequel, augmentation de l’humain, augmentation de l’espèce et réalisation de soi puissent coïncider ?

La figure de l’humain augmenté, aux questionnements devenus aussi essentiels qu’incontournables, renvoie aux réflexions sur les fondements humanistes de l’homme. Se pose alors la question de ce qu’il adviendra de l’humain sur le plan éthique, en société, en santé, aussi bien qu’en tant qu’objet de connaissances.

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Illustration Claire Castagnet pour mmmieux.fr


(1) La fiche de Dominique Pécaud sur « Les clés de demain » (www.lemonde.fr)


Toute l’équipe du blog Groupe MNH Actu remercie Judith Nicogossian pour le temps qu’elle a consacré à répondre à nos questions !

 

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