Hervé Guy, Inrap : « Le soin produit de la société »

Comment et pourquoi un groupe humain, un clan, une tribu, un village, un État met-il en place une politique de santé et de soins ?

Nul doute que ce questionnement au cœur du colloque « Archéologie de la santé – anthropologie du soin » – qui se tiendra les 30 novembre et 1er décembre au Musée de l’Homme – fait plus que jamais échos à nos préoccupations contemporaines.

A l’heure où notre système de soin se trouve à un moment charnière de son évolution, nous sommes allés à la rencontre d’Hervé Guy, Directeur Adjoint Scientifique et Technique de l’INRAP et co-directeur de l’évènement, afin de revenir sur la place de la santé et du soin au sein de nos sociétés humaines, depuis leurs origines …


Premièrement, pourriez-vous revenir pour nous sur la genèse et le pourquoi de ce colloque ?

La santé est un sujet dont on parle beaucoup aujourd’hui. C’est une question qui préoccupe les citoyens, notamment en ce qui touche l’accès au soin. On le voit bien ici en France : les professionnels de la santé (organismes de couvertures (SS, mutuelles), médecins, infirmiers etc.) font régulièrement la une de nos journaux.
La santé, quel que soit le pays concerné, est un enjeu fort de politique publique, mais aussi individuel :  on l’a bien vu encore lors des élections américaine avec les controverses autour de « l’Obama care ».

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Dijon – fouilles de l’INRAP sur le site de l’ancien hôpital général – Octobre 2016

A l’Inrap nous réalisons plus de 300 fouilles par an. De ces terrains nous exhumons des témoignages sur la santé et le soin au cours de notre longue histoire. Il nous est apparu important de restituer aux publics les résultats de ces recherches.

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Comment et selon quelles thématiques avez-vous organisé le programme de ces journées ?

Au début, l’intitulé de cette manifestation était « archéologie de la santé », un point c’est tout. Avec mon collègue Alain Froment, co-directeur du colloque, nous avons très vite compris que c’était trop réducteur et que nous nous exposions à un colloque où nous n’aurions eu que des études de cas sur des maladies. Ce colloque aurait été un colloque de médecine, et ce n’était pas le propos. Aussi avons-nous pris le parti d’accoler au titre primitif « anthropologie du soin ». Le soin permet d’accéder à une dimension plus sociale.

Pour tracer les grandes lignes, nous avons organisé ce colloque selon deux approches : l’homme en tant qu’espèce, et l’homme en tant qu’individu social.

En effet l’homme fait partie d’un système global où il est obligé de vivre en co-évolution avec des organismes (au sens biologique du terme, qu’il soient élaborés -mammifères-  ou plus frustres-bactéries). Lorsqu’au Néolithique il choisit par exemple de cohabiter avec le mouton en l’élevant, cela aura des incidences sur sa santé. De même que le choix culturel de se sédentariser aura un impact sur la démographie avec un taux de fécondité qui va s’accroître.

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Sédentarisation : « Domesticated cow being milked in Ancient Egypt »

Ensuite, toutes les sociétés humaines sont organisées différemment selon une quantité presque infinie de paramètres qui tiennent compte de son  environnement, des représentations qui y sont associées, et parmi celles-ci celle du corps. De fait un corps peut être malade à Paris mais pas à Dakar. On touche au domaine de la culture, du savoir vivre ensemble parce que l’on se reconnaît dans des valeurs partagées. C’est en cela que nous parlons de l’homme en tant que sujet soumis au social (à sa culture). C’est d’une certaine manière, mais très largement généralisé, ce que Bourdieu nomme l’habitus.

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A partir de quelle époque peut-on considérer que le prendre soin est devenu devient un véritable enjeu de société, voire politique ?

Le « Prendre soin » (au sens anglo-saxon) est un fait social qui n’est pas le propre de l’homme. De nombreuses sociétés animales connaissent le soin. Le soin, c’est une praxis qui consiste à produire de l’aide, du réconfort et donc des relations d’interdépendances entre les individus. Le soin produit de la société.
La notion de santé quant à elle renvoie au concept de Culture. Une Culture se définit par quantité de choses qui relèvent de productions symboliques et matérielles. Ainsi, toutes les cultures n’envisagent pas une même maladie de la même façon. Un trouble psychiatrique, par exemple, sera vécu ICI comme une maladie grave, et le patient isolé, tandis qu’ailleurs il sera considéré comme un médium entre les divinité et les hommes, et le sujet atteint sera libre d’aller où bon lui semble.
Pour aller plus loin dans votre question, je dois dire que nous n’avons hélas que très peu d’éléments sur cette question de l’émergence de la santé en tant que problématique politique.

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Rembrandt – La Leçon d’anatomie du docteur Tulp

Néanmoins, et au vu  de ce qu’il s’est passé dans l’histoire récente, (c’est à dire au cours des 2000 ans qui viennent de s’écouler et qui sont documentés par des textes) les États, au moins lorsqu’il s’agissait de se prémunir de dangers sanitaires de grande ampleur comme une épidémie, se sont  organisés pour faire en sorte de protéger les populations, ou tout du moins, les élites. On peut donc parier que dès la naissance des premières cités-états (Mésopotamie, Indus, Égypte ancienne) la santé devait faire l’objet de politiques publiques, si menaces il y avait pour le plus grand nombre.

En règle générale, on peut penser que la santé a été pendant très longtemps gérée par les autorités religieuses.

En fait, dans le monde dit « western », il faut attendre la Renaissance et ses changements de paradigmes pour que curieux et savants (comme André Vésale, anatomiste belge du 16ème siècle) se penchent vraiment sur les agents et mécanismes qui mettent un corps en danger. Les premières dissections (je pense au tableau de Rembrandt, La leçon d’anatomie du docteur Tulp) sont à cet égard parfaitement éclairantes : avant d’envisager une thérapie il fallait d’abord comprendre l’anatomie d’un corps.
Dès lors tout était en place pour que le mouvement hygiéniste prenne naissance à la fin du 18ème siècle. Cette période est notamment marquée par les travaux du médecin hongrois Ignace Philippe Semmelweis : il apprend aux sages-femmes à se laver les mains avant de pratiquer un accouchement. Cela a permis de diminuer de manière conséquentes la mortalité féminine et infantile. On peut également citer les travaux d’Edward Jenner, médecin anglais, qui découvrit le vaccin contre la variole, maladie hautement morbide à l’époque.

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14 May 1796: Edward Jenner performs his first vaccination

Puis vers le milieu du 19ème siècle on commence à assister à une mainmise du corps médical sur la société. Cette mainmise aboutit aujourd’hui à un véritable cinquième pouvoir. C’est très perceptible en ce qui concerne les politiques de santé publique, de protection sociale, en passant par le don d’organes et jusque dans la gestion de la mort.

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Le soin et son organisation sont au cœur de nombreux enjeux aujourd’hui, notamment au travers de la relation patient-soignant, avec des patients de plus en plus désireux d’être acteurs de leur santé. Une révolution, au vu de l’histoire du soin ?

Oui. Comme je l’ai dit à l’instant, le pouvoir médical est très prégnant dans nos vies. Et selon les actes subis, l’individu se trouve dans une relation de domination et de dépendance plus ou moins forte avec son thérapeute. Récemment, le quotidien en ligne Rue 89 a publié un article sur un nouveau phénomène : des posts sur internet dans lesquels les personnes donnent un avis sur les médecins. Il existe d’ailleurs un site dédié : NoteTonDoc. Personnellement, je ne trouve cela pas très sain : un professionnel de santé ne peut pas être jugé comme n’importe quel bien commercial.

Des patients acteurs de leur santé : illustration avec l’émergence des patients-experts
(http://www.universitedespatients.org/)

Pour continuer dans l’esprit de votre question, la prise en main de sa santé est effectivement une tendance de fond aujourd’hui avec bien sûr des modes de vie plus équilibrés (alimentation, sports), mais surtout l’émergence depuis une dizaine d’années de thérapies dites douces (hypnose, réflexologie, soins énergétiques).

Néanmoins je ne m’avancerais pas à dire que c’est une révolution aux regard de l’histoire des comportements à l’échelle de l’humanité et de toutes les cultures actuelles et passées que notre planète a connues.
En effet, l’occident a bâti au cours de son histoire intellectuelle et philosophique une réelle opposition entre le monde de la Nature et celui de la Culture. Pourtant, au sein de notre humanité, il existe plusieurs manières de se positionner par rapport à la nature.  L’animisme ou l’analogisme par exemple, tel qu’ils est défini par l’anthropologue Philippe Descola, ouvrent sur des univers où l’individu est en connexion avec les « existants » visibles et invisibles du monde qui l’entoure. Dans ce contexte, les relations entre soi, son corps et le monde reposent sur une interdépendance harmonieuse. Le corps n’est plus en « opposition » à quoi que ce soit, il est « habité » par le cosmos. C’est une perception toute autre que la nôtre.

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La question se pose justement aujourd’hui de l’impact des objets connectés sur la perception que nous avons de notre corps et sur la prise en charge de notre santé, ainsi que de notre évolution vers l’humain augmenté. Quelle vision avez-vous de la santé et du soin demain ?

Je ne suis pas très au fait de ces problématiques là. Il faut être malgré tout très prudent dans nos conjectures. Il y a 5 ans à peine on nous annonçait une sorte d’homme « immortel » grâce au progrès de la génomique. Maintenant, les biologistes font marche arrière : une humanité dont espérance de vie avoisinerait les 120 ans les laisse dubitatifs. En revanche il est une révolution dont nous ne parlons pas assez : l’impression 3D. Cette technique commence aujourd’hui a être expérimentée par de nombreux laboratoires en génomique. Il n’est pas impossible qu’un jour l’humanité soit en capacité de reproduire l’organe défaillant d’un organisme. Imaginez un monde où vous pourrez changer votre cœur, vos poumons, vos reins, à partir de quelques cellules souches. Si cela devait arriver, elle serait là, la véritable révolution. Mais je ne suis pas certain que tous les individus doués d’une conscience de « mortel » acceptent et prennent part à un tel changement. C’est aussi cela qui fait la beauté de nos existence : la mort.

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Propos recueillis par Anne Adam Pluen


L’intégralité des conférences des 30 novembre et 1er décembre sera accessible directement via le site de l’INRAP : http://www.inrap.fr/

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Le Groupe MNH remercie Hervé Guy, Directeur Adoint Scientifique et Technique de l’INRAP, pour le temps qu’il a bien voulu consacrer à répondre à ces questions.

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